Le Chevalier de La Barre, François-Jean Lefebvre de La Barre, est exécuté à Abbeville le 1er juillet 1766, à l’âge de 20 ans, après avoir été condamné pour impiété, blasphème et sacrilège.
Son affaire est devenue l’un des symboles les plus célèbres de l’intolérance religieuse et de l’arbitraire judiciaire sous l’Ancien Régime.
Accusé notamment de ne pas s’être découvert au passage d’une procession et d’avoir chanté des chansons jugées impies, le jeune homme est également compromis par la découverte dans sa chambre de livres interdits, parmi lesquels le Dictionnaire philosophique de Voltaire.
Condamné à mort à Abbeville, puis après appel devant le Parlement de Paris, il est torturé et décapité avant que son corps ne soit brûlé.
Voltaire s’empare de l’affaire et contribue à faire du Chevalier de La Barre une figure du combat contre le fanatisme et l’intolérance.
Réhabilité par la Convention en 1793, La Barre devient progressivement un symbole de la liberté de conscience et de la laïcité. Sa mémoire sera notamment entretenue par des libres-penseurs et des francs-maçons.
Revenir sur « l’affaire La Barre », c’est donc s’interroger sur la justice, la liberté de conscience, la tolérance et les rapports entre pouvoir politique et pouvoir religieux.
Qui était le Chevalier de La Barre ?
François-Jean Lefebvre de La Barre naît le 12 septembre 1745. Il est le fils de Jean-Baptiste Alexandre Lefebvre, chevalier et seigneur de La Barre, et de Claude Charlotte La Niepce.
Sa mère meurt alors qu’il est encore enfant et son père quelques années plus tard.
En 1762, âgé de 17 ans, il part avec son frère vivre à Abbeville chez une tante, Anne-Marguerite Feydeau, abbesse de Willancourt.
Elle tient salon et reçoit des personnalités de la ville. Autour de ces familles de notables évolue une jeunesse volontiers turbulente et parfois provocatrice à l’égard de la religion.
Quelques années plus tard, La Barre va se retrouver au centre d’une affaire judiciaire dont la portée dépassera très largement la ville d’Abbeville.
Le contexte religieux et politique au XVIIIe siècle
L’affaire se déroule dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, dans une France traversée par d’importantes tensions religieuses, politiques et intellectuelles.
La monarchie absolue et les parlements s’opposent régulièrement. Les querelles entre jansénistes, jésuites et gallicans continuent également de diviser les milieux religieux et politiques.
Parallèlement se développent les idées des philosophes des Lumières.
L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert rencontre l’hostilité d’une partie des autorités. En 1764 paraît le Dictionnaire philosophique portatif de Voltaire, ouvrage qui suscite lui aussi de fortes réactions.
C’est dans ce climat de tensions entre autorités politiques, religieuses et nouvelles idées philosophiques que survient l’affaire du Chevalier de La Barre.
Les faits à l’origine de l’affaire La Barre
Le 9 août 1765, deux actes de profanation sont découverts à Abbeville.
Un crucifix de bois situé sur le Pont-Neuf a été endommagé et une représentation du Christ dans un cimetière a également fait l’objet d’une profanation.
L’émotion est considérable.
L’évêque d’Amiens ordonne aux fidèles de révéler à la justice ce qu’ils pourraient savoir de l’affaire. Un monitoire est utilisé : cette procédure religieuse permet d’enjoindre aux fidèles de témoigner sous peine de sanction ecclésiastique.
Mais personne n’a vu les auteurs de la dégradation.
Les témoignages font en revanche ressurgir différents comportements considérés comme irréligieux de la part de jeunes gens de la ville.
Certains se seraient fait remarquer par des chansons jugées irrespectueuses envers la religion. D’autres auraient refusé de se découvrir ou de s’agenouiller au passage d’une procession.
Les soupçons se concentrent progressivement sur plusieurs jeunes gens, parmi lesquels Gaillard d’Étallonde, le Chevalier de La Barre et Moisnel.
L’enquête et l’arrestation du Chevalier de La Barre
Une enquête est ouverte.
De nombreux témoins sont entendus, mais une grande partie de leurs déclarations repose sur des propos rapportés plutôt que sur l’observation directe de la dégradation du crucifix.
Gaillard d’Étallonde prend la fuite. La Barre, lui, reste à Abbeville.
Il estime notamment disposer d’un alibi concernant la nuit de la profanation.
Le Chevalier de La Barre est finalement arrêté le 1er octobre 1765, de même que Moisnel.
La Barre nie les faits qui lui sont reprochés.
Un élément va cependant considérablement aggraver sa situation.
Lors d’une perquisition dans sa chambre, les enquêteurs découvrent plusieurs ouvrages interdits, parmi lesquels le Dictionnaire philosophique de Voltaire.
Dans le climat de l’époque, cette découverte contribue à faire de lui un suspect idéal.
Pourquoi le Chevalier de La Barre a-t-il été condamné à mort ?
Le 28 février 1766, le Chevalier de La Barre est condamné par le tribunal d’Abbeville pour impiété, blasphème et sacrilège.
Parmi les faits qui lui sont reprochés figurent notamment son attitude au passage d’une procession, des chansons considérées comme impies et la possession d’ouvrages interdits.
La peine prononcée est d’une extrême sévérité.
La Barre doit faire amende honorable, subir la torture puis être exécuté et son corps brûlé.
Gaillard d’Étallonde, jugé par contumace, est également condamné.
La Barre fait appel.
Pour devenir exécutoire, le jugement d’Abbeville doit être confirmé par le Parlement de Paris. La Barre et Moisnel sont transférés à la Conciergerie.
Le 4 juin 1766, la Grande Chambre du Parlement de Paris confirme la condamnation à mort de La Barre.
Plusieurs interventions tentent encore d’empêcher l’exécution, notamment celle de l’évêque d’Amiens.
Louis XV n’accorde cependant pas sa grâce.
Le supplice du Chevalier de La Barre
Le Chevalier de La Barre est exécuté le 1er juillet 1766 à Abbeville.
Il est d’abord soumis à la question, c’est-à-dire à la torture destinée à obtenir des aveux et le nom d’éventuels complices.
Il maintient qu’il n’a pas de complices.
Il est ensuite conduit vers le lieu de son exécution, vêtu d’une simple chemise, une corde au cou et portant une pancarte l’accusant d’impiété, de blasphème et de sacrilège.
Il est décapité.
Son corps est ensuite brûlé avec un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire.
Il n’a que vingt ans.
La disproportion entre les faits reprochés, les conditions de l’enquête et l’extrême violence de la peine contribuera à faire de cette affaire un symbole durable de l’arbitraire judiciaire et de l’intolérance.
Voltaire et l’affaire du Chevalier de La Barre
Voltaire occupe une place essentielle dans la postérité de l’affaire.
Déjà engagé dans d’autres combats judiciaires, notamment les affaires Calas et Sirven, il intervient dans l’affaire La Barre et dénonce la disproportion entre les faits reprochés et la peine infligée.
La présence de son Dictionnaire philosophique parmi les éléments retenus contre La Barre donne également à l’affaire une dimension personnelle pour l’écrivain.
Voltaire rassemble des informations, conteste les conditions dans lesquelles l’enquête a été menée et met en cause les motivations de certains protagonistes de l’affaire.
Il rédige notamment la Relation de la mort du chevalier de La Barre, publiée sous le pseudonyme de Cassen.
Il conteste également que La Barre soit responsable de la dégradation du crucifix et poursuit ses efforts pour venir en aide à Gaillard d’Étallonde, réfugié en Prusse.
En 1775 paraît Le Cri du sang innocent, signé par d’Étallonde mais attribué à Voltaire, dans l’espoir d’obtenir une révision de l’affaire sous le règne de Louis XVI.
Ces démarches n’aboutissent pas du vivant de Voltaire.
Mais ses écrits contribuent puissamment à transformer l’affaire La Barre en symbole de la lutte contre l’intolérance, le fanatisme et l’arbitraire judiciaire.
Une affaire à replacer parmi les combats de Voltaire
L’affaire du Chevalier de La Barre s’inscrit dans une série de combats auxquels le nom de Voltaire demeure associé.
L’affaire Calas, l’affaire Sirven et l’affaire La Barre ont en commun d’avoir conduit le philosophe à dénoncer ce qu’il considérait comme des injustices et les conséquences du fanatisme.
Il faut toutefois éviter une lecture trop simplificatrice de l’affaire La Barre.
Les autorités religieuses ne forment pas un bloc uniforme : l’évêque d’Amiens lui-même intervient pour demander la grâce du condamné.
L’affaire révèle plutôt l’enchevêtrement complexe, propre à l’Ancien Régime, entre justice, religion, pouvoir politique et conflits intellectuels.
C’est précisément cette complexité qui en fait un épisode historique particulièrement intéressant.
La réhabilitation du Chevalier de La Barre
La réhabilitation que Voltaire n’avait pas obtenue intervient après la Révolution française.
En 1793, la Convention réhabilite le Chevalier de La Barre.
Entre-temps, la société française a profondément changé.
La Révolution a remis en cause les institutions de l’Ancien Régime et les relations entre pouvoir politique et religion connaissent des transformations considérables.
La mémoire de La Barre prend alors progressivement une signification qui dépasse son histoire personnelle.
Le jeune homme exécuté à Abbeville devient une figure de la lutte contre le fanatisme et l’intolérance religieuse.
Les hommages au Chevalier de La Barre
Cette mémoire se développe particulièrement à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.
Des libres-penseurs, des défenseurs de la laïcité et des francs-maçons rendent hommage au Chevalier de La Barre.
À Paris, une statue est érigée à proximité du Sacré-Cœur de Montmartre. Elle sera ensuite déplacée square Nadar avant de disparaître sous le régime de Vichy. Une nouvelle statue sera installée au début du XXIe siècle.
À Abbeville, des manifestations et hommages sont également organisés en sa mémoire.
Un monument consacré au Chevalier de La Barre est érigé au début du XXe siècle.
Ces commémorations montrent combien une affaire judiciaire du XVIIIe siècle est devenue, plus d’un siècle après les faits, un symbole politique, philosophique et laïque.
Pourquoi le Chevalier de La Barre est-il devenu un symbole de la laïcité ?
Le Chevalier de La Barre appartient à une époque antérieure à la conception contemporaine de la laïcité et à la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905.
Il serait donc anachronique de présenter La Barre lui-même comme un militant de la laïcité au sens moderne du terme.
C’est sa mémoire qui a progressivement acquis cette dimension.
Son supplice a été interprété comme le symbole des dangers qui apparaissent lorsque la liberté de conscience n’est pas suffisamment protégée et lorsque pouvoir religieux et pouvoir judiciaire peuvent se confondre.
C’est pourquoi son nom a été repris par des libres-penseurs, des associations laïques et des francs-maçons.
Le Chevalier de La Barre est ainsi devenu moins le symbole d’une doctrine particulière que celui d’un principe : nul ne devrait être persécuté en raison de ses convictions ou de son absence de convictions religieuses.
Conclusion : un symbole de la liberté de conscience
Plus de deux siècles et demi après son exécution, le Chevalier de La Barre demeure une figure marquante de l’histoire de la liberté de conscience.
Son histoire rappelle la violence que peuvent produire l’intolérance, le fanatisme et une justice qui ne protège plus suffisamment les libertés individuelles.
Elle rappelle également combien les valeurs que nous considérons aujourd’hui comme fondamentales sont le résultat d’une longue évolution historique.
Pour les défenseurs de la laïcité et de la liberté absolue de conscience, l’affaire La Barre conserve ainsi une portée particulière.
Elle nous invite enfin à une réflexion qui dépasse largement le XVIIIe siècle : comment une société peut-elle permettre à des convictions différentes de coexister tout en garantissant à chacun la liberté de croire, de ne pas croire et de penser librement ?
C’est aussi l’une des questions que la démarche maçonnique continue d’interroger.