Cette planche a été présentée en mars 2015. Certaines références politiques et sociales ont été conservées et replacées dans le contexte de cette période.
La démocratie est souvent présentée comme le meilleur des systèmes politiques. Pourtant, depuis l’Antiquité, philosophes et penseurs n’ont cessé d’en souligner les imperfections et les dangers.
La démocratie est-elle réellement le meilleur régime politique ? Le gouvernement du peuple garantit-il nécessairement la liberté ? Le suffrage universel permet-il toujours aux citoyens d’exprimer une volonté éclairée ? Et un système dans lequel le peuple délègue son pouvoir à des représentants peut-il être considéré comme pleinement démocratique ?
Ces interrogations conduisent à examiner les principes fondamentaux de la démocratie, ses différentes formes — directe, représentative ou participative — mais aussi ses faiblesses.
La formule généralement associée à Winston Churchill, selon laquelle la démocratie serait le pire des régimes à l’exception de tous les autres, résume bien ce paradoxe : la démocratie est profondément imparfaite, mais avons-nous trouvé un meilleur système politique ?
Qu’est-ce qu’une démocratie ?
La démocratie se définit comme le régime politique dans lequel le pouvoir suprême est attribué au peuple, qui l’exerce lui-même ou par l’intermédiaire de représentants qu’il élit.
Cette notion de représentation est essentielle. Elle pose cependant une question que nous retrouverons tout au long de cette réflexion : un régime représentatif est-il nécessairement démocratique ?
La démocratie est également couramment résumée par la formule : « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».
Mais comment caractériser concrètement une démocratie ?
Trois principes fondamentaux doivent notamment être réunis : l’égalité politique et juridique, la liberté d’expression et la séparation des pouvoirs.
L’égalité politique et l’égalité devant la loi
Dans une démocratie, la souveraineté appartient au peuple.
Chaque citoyen participe à cette souveraineté et peut exprimer sa volonté par le vote selon le principe : une personne, une voix.
Le suffrage universel constitue ainsi l’un des fondements de la souveraineté populaire. Son histoire rappelle cependant que cette universalité a longtemps connu d’importantes limitations liées notamment au sexe, à l’âge ou à la nationalité.
L’égalité politique doit s’accompagner d’une égalité devant la loi.
Les citoyens doivent être soumis aux mêmes règles et jugés sans distinction fondée notamment sur leur origine, leur sexe ou leur condition sociale.
L’existence de ce principe juridique ne signifie toutefois pas que l’égalité soit toujours parfaitement réalisée dans les faits.
La liberté d’expression
La liberté d’expression constitue une autre condition fondamentale de la démocratie.
Elle permet aux citoyens d’exprimer leurs opinions, de critiquer le pouvoir et de manifester leur éventuel désaccord en dehors des seules périodes électorales.
Elle est indissociable de la liberté de la presse, de la liberté d’information et de la possibilité de se réunir et d’agir collectivement.
La liberté d’expression signifie aussi accepter d’entendre des opinions qui peuvent nous déplaire, nous heurter ou contredire profondément nos convictions.
Au moment où cette planche fut présentée, en mars 2015, les attentats commis quelques semaines auparavant contre Charlie Hebdo avaient replacé cette question au cœur du débat public français. La question des limites de la liberté d’expression, notamment face aux convictions religieuses et à ce que certains considèrent comme sacré, avait alors suscité de très nombreuses réactions.
Pour autant, la liberté d’expression ne saurait être conditionnée au fait de ne jamais offenser. Ses limites doivent relever de la loi.
La séparation des pouvoirs
Une démocratie suppose également une séparation entre les différents pouvoirs de l’État : législatif, exécutif et judiciaire.
Le pouvoir législatif établit les règles générales, le pouvoir exécutif les met en œuvre et le pouvoir judiciaire règle les litiges et veille au respect du droit.
Montesquieu a résumé la nécessité de cet équilibre par l’idée que, pour éviter les abus, le pouvoir doit pouvoir arrêter le pouvoir.
La séparation des pouvoirs constitue ainsi une garantie essentielle contre l’arbitraire.
Une démocratie ne repose donc pas uniquement sur l’élection. Elle suppose également des institutions capables de limiter l’exercice du pouvoir et de protéger les droits fondamentaux.
Démocratie directe, représentative ou participative ?
Une fois posés ces principes apparaît une difficulté : comment permettre au peuple d’exercer effectivement sa souveraineté ?
Plusieurs modèles ont été imaginés.
La démocratie directe
Dans une démocratie directe, le peuple exerce lui-même le pouvoir.
Le modèle athénien est souvent présenté comme l’une des premières expériences historiques de démocratie directe.
Il faut cependant rappeler que seule une minorité des habitants d’Athènes possédait le statut de citoyen et participait aux décisions. Les femmes, les esclaves et les métèques en étaient notamment exclus.
La démocratie directe rencontre par ailleurs une difficulté pratique : réunir tous les citoyens afin qu’ils puissent se prononcer sur toutes les décisions devient extrêmement complexe lorsque la population augmente.
La démocratie représentative
Dans une démocratie représentative, les citoyens confient l’exercice du pouvoir à des représentants élus.
Ceux-ci reçoivent la responsabilité de décider au nom de la Nation et du peuple.
Cette organisation permet le fonctionnement démocratique d’États comprenant des millions de citoyens. Mais elle entraîne également des difficultés.
Elle favorise notamment la constitution d’une classe politique spécialisée qui peut progressivement se dissocier de la population.
Les partis politiques peuvent également exercer une influence considérable sur les représentants et limiter leur capacité à exercer leur mandat en toute indépendance.
La représentation résout donc une difficulté pratique de la démocratie directe, mais en fait apparaître une autre : la distance entre gouvernants et gouvernés.
Le régime représentatif est-il vraiment démocratique ?
Cette question est au cœur du problème.
Dans un régime représentatif, le peuple est souverain mais n’exerce pas quotidiennement cette souveraineté. Il désigne périodiquement des représentants qui prennent ensuite les décisions en son nom.
Peut-on alors parler pleinement de gouvernement du peuple ?
Dans les sociétés contemporaines, la représentation paraît difficilement évitable. On imagine mal plusieurs dizaines de millions de citoyens se prononcer directement sur chaque loi, chaque budget ou chaque décision publique.
Mais la représentation comporte un risque : celui que l’élection devienne essentiellement un mécanisme permettant au peuple de légitimer ceux qui exerceront ensuite le pouvoir, sans disposer d’une influence suffisante sur leurs décisions jusqu’à l’élection suivante.
La question n’est donc peut-être pas de choisir définitivement entre démocratie directe et démocratie représentative.
Il s’agit plutôt de rechercher les mécanismes permettant aux citoyens de conserver une influence réelle sur les décisions prises en leur nom.
La démocratie semi-directe et le référendum
Un compromis entre démocratie directe et démocratie représentative consiste à associer des institutions représentatives à des interventions directes du peuple.
Le référendum en constitue le principal instrument.
Les citoyens peuvent alors être directement appelés à se prononcer sur certaines questions importantes.
La Ve République française prévoit ainsi plusieurs possibilités de recours au référendum, notamment dans les domaines constitutionnel, législatif ou européen.
Le référendum permet donc au peuple d’intervenir directement dans un système qui demeure essentiellement représentatif.
Mais une nouvelle question apparaît : le peuple a-t-il toujours raison lorsqu’il décide directement ?
La démocratie participative
La démocratie participative cherche également à rapprocher les citoyens de la décision publique.
Elle peut prendre différentes formes : consultations locales, conseils de quartier, débats publics ou participation des citoyens à l’élaboration de certains projets.
Le développement d’Internet a encore élargi les possibilités de consultation et d’expression directe.
Cette conception repose cependant sur une condition fondamentale : l’existence d’un citoyen suffisamment informé et éclairé pour pouvoir se prononcer sur les affaires publiques.
Nous retrouvons alors l’un des problèmes essentiels de la démocratie.
La démocratie est-elle réellement le meilleur régime politique ?
La critique de la démocratie est presque aussi ancienne que la démocratie elle-même.
Les philosophes grecs en avaient déjà identifié plusieurs dangers. Ils ont toujours considéré que la démocratie faisait partie des régimes à proscrire.
Socrate disait que la démocratie pouvait entrainer certaines dérives démagogiques.
Platon parlait d’un régime de la « bêtise humaine », basé sur la convoitise, qui ne repose pas sur la sagesse de ses représentants, mais sur la séduction que ces derniers parviennent à établir sur le peuple.
Aristote suivra cette lignée en considérant qu’une société constituée d’un excès d’égalité est mauvaise.
Platon redoutait notamment qu’un régime fondé sur l’opinion du plus grand nombre ne permette pas nécessairement de confier le pouvoir aux plus sages ou aux plus compétents.
Cette interrogation demeure actuelle : le choix de la majorité garantit-il la qualité d’une décision ?
La démocratie donne le pouvoir au peuple. Elle se distingue en cela de l’aristocratie, qui prétend confier le pouvoir aux meilleurs, ou de la technocratie, qui privilégie les experts.
Mais comment celui qui ne possède pas lui-même une compétence particulière peut-il déterminer qui est réellement compétent ?
Et la compétence technique suffit-elle à déterminer ce qui est souhaitable pour l’être humain et pour la société ?
Les critiques philosophiques de la démocratie
Tocqueville et la tyrannie de la majorité
Dans De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville met notamment en évidence le risque d’une tyrannie de la majorité.
Une décision peut être adoptée par la majorité et néanmoins être injuste.
La démocratie ne peut donc se réduire à la règle majoritaire. Elle doit également protéger les libertés individuelles et les minorités.
Tocqueville s’interroge aussi sur le rôle d’un État qui, au nom de l’intérêt général et de la protection des citoyens, pourrait progressivement devenir excessivement paternaliste.
Un État démocratique peut ainsi être conduit à protéger tellement les individus qu’il finit par limiter leur autonomie.
Rousseau : le peuple a-t-il toujours raison ?
Dans Du contrat social, Rousseau développe l’idée de volonté générale.
Cette conception soulève une question fondamentale : la volonté du peuple peut-elle se tromper ?
Le recours au peuple suppose qu’il puisse, par son jugement collectif, discerner ce qui correspond à l’intérêt général et choisir les personnes capables d’exercer le pouvoir.
Mais cette volonté peut-elle être parfaitement libre ?
Les citoyens sont soumis à de multiples influences : partis politiques, groupes d’intérêt, médias, environnement social et, aujourd’hui plus encore qu’en 2015, réseaux numériques.
La volonté populaire n’existe donc jamais dans un environnement totalement neutre.
Montesquieu : limiter le pouvoir
À une conception d’une souveraineté populaire presque absolue peut être opposée celle d’un pouvoir limité par les institutions et par le droit.
Le peuple est souverain, mais la démocratie constitutionnelle ne repose pas uniquement sur la volonté immédiate de la majorité.
Elle repose également sur des principes durables, des droits fondamentaux et des mécanismes institutionnels destinés à empêcher l’arbitraire.
Le peuple peut se tromper.
Sa volonté doit néanmoins être respectée dans le cadre des règles démocratiques, tout en conservant la possibilité de faire évoluer cette volonté par le débat, l’éducation et la confrontation des idées.
Les limites du suffrage universel
La démocratie représentative repose principalement sur le suffrage universel.
Pour être démocratique, le vote doit notamment être libre, égal et secret.
Chaque électeur doit pouvoir choisir librement son candidat — ou ne pas en choisir — et chaque voix doit posséder la même valeur.
Mais ces conditions juridiques ne garantissent pas que la décision de l’électeur soit totalement indépendante.
L’électeur est-il réellement libre de son choix ?
Les médias, les campagnes électorales, les sondages et désormais les réseaux sociaux participent à la construction de l’image des candidats et des enjeux politiques.
L’électeur reste juridiquement libre, mais son opinion se forme nécessairement dans un environnement soumis à de nombreuses influences.
Par ailleurs, de nombreux citoyens votent davantage pour une formation politique que pour l’ensemble des propositions d’un candidat.
Or aucun électeur ne partage probablement toutes les convictions de celui pour lequel il vote.
La représentation suppose donc nécessairement une délégation et un compromis.
Abstention et légitimité démocratique
L’abstention constitue une autre difficulté majeure.
Lorsque la participation diminue fortement, les élus restent juridiquement légitimes, mais la question de leur représentativité politique peut se poser.
Une élection peut ainsi désigner clairement un vainqueur sans que son programme ait recueilli l’adhésion d’une majorité de l’ensemble des citoyens.
Le vote peut également exprimer davantage le rejet d’un candidat ou d’une politique que l’adhésion au projet de celui qui l’emporte.
La démocratie représentative se trouve alors confrontée à un paradoxe : le peuple possède le pouvoir, mais une partie croissante du peuple peut décider de ne pas l’exercer lors des élections.
Le vote blanc et le vote obligatoire
La reconnaissance du vote blanc constitue une manière de distinguer l’électeur qui refuse les choix proposés de celui qui ne participe pas au scrutin.
Reste alors une question : faut-il rendre le vote obligatoire ?
Une telle mesure pourrait augmenter la participation, mais elle pose elle-même une question démocratique : peut-on défendre la liberté politique en obligeant le citoyen à exercer son droit de vote ?
Le problème demeure ouvert.
Médias, sondages et influence politique
Les médias et les sondages occupent une place considérable dans la vie démocratique.
Ils peuvent contribuer à informer les citoyens, mais également influencer leur perception des candidats et des enjeux.
Internet a encore profondément transformé cette situation en multipliant les sources d’information, mais aussi les possibilités de désinformation, de manipulation et d’enfermement dans des communautés partageant les mêmes opinions.
La question essentielle demeure celle de la capacité du citoyen à se forger un jugement personnel.
Clientélisme et logique communautaire
Le clientélisme constitue une autre menace pour la liberté du vote.
Lorsque l’électeur choisit un candidat en échange d’un avantage personnel, le débat sur l’intérêt général laisse place à une relation d’intérêt particulier.
De même, lorsque le vote repose exclusivement sur une logique d’appartenance à un groupe, le risque existe que la recherche de l’intérêt général s’efface devant la défense d’intérêts particuliers.
La démocratie suppose au contraire que le citoyen puisse dépasser ses intérêts immédiats pour réfléchir à la communauté politique dans son ensemble.
Une démocratie vulnérable en période de crise
L’histoire montre également que les périodes de crise peuvent fragiliser les institutions démocratiques.
Des mouvements hostiles à la démocratie peuvent utiliser les mécanismes électoraux pour accéder légalement au pouvoir avant de remettre en cause ces mêmes mécanismes.
La démocratie contient donc une fragilité particulière : elle peut donner la possibilité de gouverner à ceux qui souhaitent ensuite la restreindre.
Elle ne peut survivre uniquement parce qu’elle existe dans les textes.
Une démocratie ne demeure démocratique que si ses citoyens et ses institutions veulent la défendre.
La démocratie suppose-t-elle des citoyens éclairés ?
C’est peut-être ici que se trouve la question essentielle.
La démocratie suppose que des citoyens puissent prendre des décisions qui engagent collectivement la société.
Mais aucune institution ne peut garantir que ces décisions seront toujours rationnelles, éclairées ou conformes à l’intérêt général.
Laisser le choix aux citoyens, c’est accepter le risque qu’ils puissent être trompés, manipulés ou simplement se tromper.
Mais refuser ce risque conduit nécessairement à confier la décision à quelqu’un d’autre : une élite, des experts, une aristocratie, un parti ou un pouvoir autoritaire.
La démocratie repose donc sur un pari : celui de la capacité des citoyens à exercer progressivement et collectivement leur liberté politique.
Ce pari suppose des citoyens informés, éduqués et capables d’esprit critique.
Défendre la démocratie revient alors aussi à défendre l’éducation et l’école, parce qu’un citoyen éclairé constitue probablement l’une des meilleures protections contre les dérives démocratiques elles-mêmes.
Conclusion : la démocratie, le pire des régimes ?
J’ai essayé de montrer que la démocratie était un système imparfait et peut-être même, par certains aspects, utopique.
Elle suppose des citoyens capables de choisir librement et objectivement alors que la nature humaine, les intérêts particuliers, les passions et les influences rendent cet idéal difficile à atteindre.
Laisser le choix aux citoyens, c’est prendre le risque qu’ils fassent collectivement un mauvais choix.
Mais les imperfections de la démocratie doivent être comparées à celles des autres systèmes politiques.
L’histoire de la démocratie montre d’ailleurs qu’elle n’est jamais définitivement achevée.
La France parlait déjà de démocratie en 1848 alors que les femmes étaient encore exclues du suffrage. Elles n’obtiendront le droit de vote qu’en 1944.
La démocratie est donc moins un système parfait qu’un système perfectible.
Elle doit continuellement progresser, corriger ses insuffisances et renforcer les conditions permettant aux citoyens d’exercer réellement leur souveraineté.
C’est pourquoi la formule prononcée par Winston Churchill devant la Chambre des communes en 1947 conserve toute sa force : la démocratie peut être considérée comme le pire des systèmes de gouvernement, à l’exception de tous ceux qui ont été essayés.
A tout instant, nous devons la défendre. Notre histoire est faite de ces moments où, la croyant comme définitivement acquise, elle vacille. C’est exactement la période que nous vivons.
Elle est en danger. Elle subit les coups répétés de crises susceptibles qui se succèdent depuis 30 ans et qui ont, petit à petit, entamé ses fondements. Le Front National, devenu Rassemblement National, est aux portes du pouvoir. Il y a urgence. Ne restons pas immobiles.
La démocratie n’est jamais définitivement acquise.
Elle doit être défendue précisément parce qu’elle est fragile.
Et peut-être est-ce finalement cette possibilité permanente de la critiquer, de la réformer et de l’améliorer qui constitue sa plus grande force.